Cet entretien a été transcrit, puis révisé pour en réduire la longueur et en accroître la clarté. Le texte ci-dessous est une traduction de l’anglais.

Timothy M. Egan, Président-directeur général de l’Association canadienne du gaz : Ma première question porte sur le sujet dont aucun d’entre nous ne semble pouvoir s’empêcher de parler, soit la COVID-19 et les confinements. Comment la municipalité de Fort St. John fait-elle face à la situation?

Mme Lori Ackerman, mairesse de Fort St. John (C.-B.) : Je crois que notre communauté a bien géré la situation. Nos services publics se sont occupés de nos populations vulnérables et se sont assurés de la protection de nos travailleurs de la santé (assurant ainsi la sécurité de tous pendant la pandémie). Au sein de notre municipalité, nous avons élaboré nos protocoles et avons géré nos activités conformément à ceux-ci. Lorsque les décrets de santé publique changent et évoluent, nous changeons et évoluons avec eux. Nous avons su nous adapter à ces changements. Il y a eu des interruptions d’activités dans certaines de nos installations, mais nous avons fait progresser tous nos projets d’immobilisations l’an dernier, et nous continuerons à le faire en 2021.

Je pense que ce qui m’a aidée est le fait que je suis engagée dans la gestion des urgences depuis plus de 20 ans. J’y voyais activement lorsque je travaillais avec l’Armée du Salut, et cela m’a vraiment permis de prendre conscience du fonctionnement des choses, des processus qui doivent être suivis ainsi que de l’utilité de garder son calme.

M. Egan : C’est formidable! Cela fait écho à votre devise municipale « the energic city » (la ville énergique). Et sur le sujet de l’énergie, je sais que vous avez un profond attachement personnel à la proposition de valeur des ressources énergétiques. Pouvez-vous nous parler un peu de ce que le slogan « the energic city » signifie pour le développement des ressources naturelles à Fort St. John, ainsi que du rôle que joue le gaz naturel dans tout cela?

Mme Ackerman : Eh bien, tout d’abord, je pense que vous savez que notre slogan « the energic city » fait bel et bien référence aux ressources énergétiques qui se trouvent tout autour de la communauté et au fait que nous avons accès à presque toutes les sources d’énergie, sauf les marées, étant donné que nous sommes situés assez loin à l’intérieur des terres de la côte de la Colombie-Britannique. Mais vous savez, notre communauté est tout à fait exceptionnelle. En effet, notre population est très jeune — l’âge moyen est d’environ 31 ans et demi — et beaucoup de gens viennent ici pour lancer leur carrière. Ces gens apportent des idées remarquables! Je pense que, par habitant, nous avons probablement plus d’entreprises environnementales ici qu’à Vancouver. Nos espaces extérieurs sont non seulement là où se trouvent nos ressources, mais c’est aussi là que les membres de notre communauté font leurs activités récréatives. Donc, lorsque vous voulez parler d’environnementalistes, il s’agit des tuyauteurs, des soudeurs, de tous ces hommes et ces femmes qui travaillent aux installations de forage. Ce sont eux et elles les environnementalistes. Ces personnes s’assurent que leur arrière-cour ne sera pas polluée, et elles en sont responsables parce qu’elles vivent ici.

En ce qui concerne le gaz naturel, une opportunité importante s’offre à nous. D’amont en aval, l’exploitation du projet LNG Canada se fait entièrement à l’intérieur de la province de la Colombie-Britannique. Nous pouvons compter sur un organisme de réglementation de classe mondiale, soit la BC Oil and Gas Commission, qui a su harmoniser des projets comme celui-ci avec les normes environnementales élevées de la Colombie-Britannique. Nous allons de l’avant.

Voici certains autres de nos faits saillants sur le plan énergétique : nous avons été nommés la communauté de l’année par Clean Energy BC en 2017 en raison de projets que nous avons réalisés. L’un d’eux consistait en la construction de la « maison passive » unifamiliale située la plus au nord au Canada. Notre projet de microcentrale hydroélectrique est une autre de nos réalisations. Nous sommes situés sur un plateau qui surplombe la rivière de la Paix, et nous dépensons des centaines de milliers de dollars pour faire remonter l’eau dont nous avons besoin à l’aide pompes à haut débit. Or, après avoir traité cette eau, nous la rejetons ensuite dans la rivière dans un meilleur état que nous l’avons recueillie. Nous avons compris qu’il y avait un dénivelé important à cet endroit. Nous avons donc resserré la ligne et y avons installé une turbine en ligne. Cela nous permet maintenant de produire de l’énergie, ce qui est incroyable! Nous croyons fermement que la meilleure forme d’énergie que l’on puisse produire est celle que l’on peut conserver. Nous avons donc une politique selon laquelle chaque fois que nous envisageons de construire ou de rénover un bâtiment, nous nous demandons : que pouvons-nous faire pour améliorer ce bâtiment?

« Nous croyons fermement que la meilleure forme d’énergie que l’on puisse produire est celle que l’on peut conserver ».

M. Egan : Vous avez parlé de GNL, d’énergie solaire passive et d’une microcentrale hydraulique, qui représentent différentes solutions. Alors, bien que je ne veuille pas vous influencer, vous semblez dire que vous voulez examiner toutes les solutions possibles. Souvent, dans les débats municipaux au Canada, on semble dire « non, nous devons en choisir une, et c’est l’électricité ». Comment réagissez-vous à cela?

Mme Ackerman : Je me souviens d’avoir entendu dire qu’une ville canadienne avait déclaré qu’elle n’autoriserait plus la consommation du gaz naturel dans sa communauté. J’ai souri, et je me suis dit : « Eh bien, ils n’ont pas vraiment ce pouvoir ». Je ne peux pas dire à la direction d’un hôpital, d’une commission scolaire ou de toute autre organisation comment elle doit gérer ses affaires. D’ailleurs, j’ai une cuisinière au gaz naturel, et je ne m’en départirai jamais!

Je suppose que les gens doivent vraiment comprendre l’infrastructure. Il est facile d’appuyer sur l’interrupteur, de régler le thermostat et de brancher des appareils. Toutefois, il demeure que la plupart des gens ne sont pas conscients de l’importante infrastructure qui se trouve derrière cet interrupteur, ce thermostat ou cette prise d’alimentation, et de ce qu’il faudrait faire pour passer à un autre mode d’énergie. À moins que vous ne prévoyiez de prendre en charge l’ensemble de la filière amont-milieu- aval d’une source d’énergie, les entreprises et les résidents de votre communauté ont déjà pris une décision à propos de la source d’énergie qu’ils souhaitent utiliser.

M. Egan : Lorsque vous pensez au débat municipal sur l’énergie, celui-ci est souvent dominé par les points de vue des grands centres urbains. Les villes comme la vôtre ne sont pas entendues. Pourtant, à bien des égards, vous traitez des mêmes questions, et dans des circonstances plus difficiles. J’ai été intriguée par votre remarque sur le fait que vous savez que les résidents de votre communauté sont très écologistes étant donné leur plus grande proximité avec l’environnement naturel qui les entoure. Y a-t-il un rôle que vous puissiez jouer pour accroître la compréhension des grandes villes au sujet des réalités dont il faut tenir compte dans le débat sur l’énergie?

Mme Ackerman : Il y a quelques années, nous avons lancé une campagne de compréhension de l’énergie. Nous invitons les gens pour leur montrer les installations de forage et leur fonctionnement afin qu’ils comprennent parfaitement tout ce que nous faisons. Nous leur faisons visiter la « maison passive », la turbine en ligne ainsi que le collège, qui dispose d’une installation de forage fonctionnelle complète aux fins de formation. Ils voient les pistons racleurs de pipeline1. C’est quelque chose que je connais et que tout le monde dans l’industrie connaît. Toutefois, ces gens sont passés devant ces gares de pistons racleurs le long de l’autoroute, sans savoir de quoi il s’agit vraiment. Lorsqu’ils comprennent ce qu’est un racleur, les différents types de racleurs et ce qu’ils font, ils réalisent alors l’importance de l’intégrité des pipelines et pourquoi on investit tant d’argent pour maintenir cette intégrité en tout temps. Cela fait longtemps que nous essayons de faire entendre notre voix, mais je peux vous dire qu’il faut un cœur fort pour répondre aux messages d’intimidation sur les médias sociaux après un événement de ce genre. Certaines personnes m’ont dit que je ne gagnerais jamais ma prochaine élection parce qu’elles allaient faire savoir à toute ma communauté que je soutiens l’industrie pétrolière et gazière. Vous savez, j’ai appris il y a longtemps qu’il y a toujours vingt pour cent de personnes qui sont totalement en faveur de votre projet, vingt pour cent qui sont totalement contre, et soixante pour cent qui disent « pourriez-vous vous écarter de mon chemin, j’essaie de travailler ». Je suis fermement convaincue que votre gouvernement est la dernière chose à laquelle vous devriez penser en vous levant le matin. Nous ne devrions pas être au premier plan, et lorsque le gouvernement s’ingère dans notre vie quotidienne, je pense que c’est un peu envahissant. Les gens doivent comprendre comment fonctionne le processus décisionnel législatif. Ils doivent comprendre que nous avons au Canada des institutions qui prennent des décisions importantes fondées sur la science. Il est certain que j’ai affronté des entreprises qui voulaient construire ou faire d’autres activités dans ma région — et nous avons fait des investissements importants pour ce qui est des aspects ESG (environnementaux, sociaux et de gouvernance) — dans le cadre d’un débat proactif et productif. Je pense simplement que de nombreuses communautés doivent comprendre que l’intimidation contre ceux d’entre nous qui soutiennent le pétrole et le gaz doit cesser : les communautés doivent s’exprimer et s’investir activement.

M. Egan : Vous parlez d’intimidation et d’être prêt à tenir tête à ceux qui ont des idées incompatibles avec ce que vous essayez de faire dans votre propre communauté. Quels conseils avez-vous à donner à l’industrie de l’énergie pour qu’elle s’investisse activement auprès des municipalités, en particulier dans le contexte des objectifs énergétiques plutôt ambitieux de la part de gouvernements comme ceux à Victoria et à Ottawa?

Mme Ackerman : Tout d’abord, ils doivent comprendre le territoire de compétence de l’organisme de réglementation, car selon le projet, il s’agira soit de la Régie canadienne de l’énergie, soit, dans notre cas, de la BC Oil and Gas Commission. Chaque province a son propre organisme de réglementation. Nous avons établi un plan communautaire officiel qui expose clairement notre vision de notre communauté pour l’avenir, et ce document a été préparé avec une importante participation du public. Une fois en place, j’ai pour rôle — avec mes collègues du conseil — de mettre ce plan en œuvre, conformément au cadre réglementaire. Je vous recommande donc de comprendre les exigences de l’organisme de réglementation et les obstacles que vous devez franchir, puis de prendre connaissance des plans communautaires officiels du territoire de compétence. Ensuite, travaillez dans le cadre de ces plans et investissez-vous localement pour montrer que vous voulez améliorer les choses et la communauté.

M. Egan : Et que dites-vous aux gouvernements provinciaux et fédéral lorsqu’ils agissent avec vous? Parfois, ils établissent des plans abstraits. Vous, en tant qu’administration locale, ne pouvez pas agir dans l’abstrait : vous êtes beaucoup plus proche du quotidien des gens. Alors, quels conseils pourriez-vous donner aux autres ordres de gouvernement?

Mme Ackerman : Ce sont généralement les « ministères de la terre » (ministères gouvernementaux qui s’occupent des terres et des ressources) qui viennent nous voir. Ils nous parlent d’un grand nombre de choses différentes, mais s’ils ne comprennent pas notre plan communautaire officiel, ils n’ont aucune idée de nos intentions. Je ne veux pas qu’ils me consultent, je veux qu’ils communiquent avec moi. La définition de la consultation consiste à simplement écouter ce que je dis et à ne pas fournir de commentaires sur mes propos. Au lieu de procéder ainsi, discutons et ayons un débat sur ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas. Mon style de gestion des conflits par défaut est la collaboration. Je suis donc prête à consacrer beaucoup d’heures et d’efforts pour aboutir à quelque chose qui fonctionne. Je comprends la nécessité de collaborer sur de nombreux projets. Les autres ordres de gouvernement devraient comprendre cela également.

M. Egan : Au cours des deux derniers mois, un certain nombre de choses ont amené les gens à réfléchir à l’énergie d’une manière différente. Nous venons d’assister à une situation assez effrayante au Texas où tout un réseau énergétique a été menacé par un événement météorologique violent. Les communautés du Nord comprennent l’importance de la fiabilité et de la résilience de leur réseau énergétique. Pensez-vous qu’on comprenne suffisamment bien ces questions dans le débat national sur l’énergie et l’environnement?

Mme Ackerman : Mon beau-fils vit à Lubbock, au Texas, et nous lui avons donc rendu visite à quelques reprises. L’une des conversations que j’ai eues là-bas portait sur les normes de sécurité canadiennes et la technologie qu’ils cherchaient à mettre en œuvre. Nous avons des années-lumière d’avance sur certaines des choses qu’ils faisaient. Je pense qu’une grande partie de l’infrastructure que nous avons au Canada n’est pas appréciée à sa juste valeur — je crois que les gens doivent vraiment être conscients de leurs vulnérabilités. Personne au Texas ne croyait qu’un évènement désastreux de la sorte se produirait là-bas un jour, mais la réalité les a rattrapés. Au Canada, nous avons probablement les meilleures normes mondiales en matière d’infrastructure dans un pays nordique. Je pense qu’il y a un manque de sensibilisation et de respect pour nos ressources canadiennes et la façon dont nous les avons développées ici. Je ne pense pas que ce soit intentionnel : les gens ne pensent tout simplement pas au travail que mes concitoyens et les résidents des autres provinces font jour après jour pour s’assurer qu’absolument toutes les sources d’énergie arrivent au consommateur en toute sécurité.

« Je pense qu’une grande partie de l’infrastructure que nous avons au Canada n’est pas appréciée à sa juste valeur — je crois que les gens doivent vraiment être conscients de leurs vulnérabilités ».

M. Egan : Pour ce qui est de l’appréciation à sa juste valeur, ajoutons que le Canada a la chance de disposer d’une énergie incroyablement abordable. Pensez-vous que vos homologues provinciaux et fédéraux attachent suffisamment d’importance à l’abordabilité de notre énergie lorsqu’ils réfléchissent à certains de leurs plans énergétiques et environnementaux?

Mme Ackerman : En un mot : non. Je ne pense pas qu’ils le comprennent, car je crois qu’ils n’ont pas saisi pleinement les efforts nécessaires pour mettre en place l’infrastructure qui leur permettra d’atteindre leurs idéaux. Je ne dis pas qu’il faut éviter d’établir des objectifs en la matière, mais je sais que des quartiers dans cette province ne pourraient pas soutenir plus de deux véhicules électriques en raison de l’infrastructure vieillissante de notre réseau électrique. L’atteinte de cet objectif nécessitera donc une mise à niveau importante de la part de l’entreprise de services publics. Je comprends qu’il s’agit d’une décision politique. C’est un idéal qu’ils poursuivent, mais je ne pense pas qu’ils en aient une pleine compréhension. C’est pourquoi j’ai souvent dit aux gens « écoutez, je me fiche de ce que vous dites pendant la campagne électorale, mais lorsque vous vous asseyez dans ce fauteuil, vous devenez un décideur, vous gouvernez pour l’ensemble de votre territoire de compétence ». Ce qui se passe en réalité, c’est qu’ils se concentrent sur leurs électeurs pour être réélus et pensent donc par tranches de quatre ans ou selon le cycle électoral, de sorte que rien n’est jamais vraiment accompli.

M. Egan : J’espère que les confinements seront bientôt levés pour que davantage de Canadiens et Canadiennes puissent se rendre dans cette belle région du monde qu’est Fort St. John et, je l’espère, écouter les idées de gens comme vous sur la façon de faire avancer les choses. Merci de nous avoir parlé aujourd’hui. Nous vous sommes reconnaissants de nous avoir consacré du temps et de nous avoir exposé votre point de vue sur l’industrie du gaz naturel.